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Articles sur Gian Paolo Borghetti dans 'Le Petit Bastiais', 1958.
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  2 avril 1958

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Le Docteur Jean Paul Borghetti

    Les quelques notes que « Le Petit Bastiais » consacrait, l'autre jour, au médecin poète de Talasani, mériteraient de se voir par endroit completées si, rares parmi nous, n'étaient devenus ceux qui ont connu cet homme de grand talent et de noble caractère, dénué, pour son seul malheur, d'esprit pratique, - ou qui en ont simplement entendu parler comme il convenait.
    Nous sommes, peut-être, l'un des derniers entre ces derniers. Borghetti fut, en effet, un des Corses qui s'enthousiasmèrent le plus passionnément pour le mouvement révolutionaire de 1848.
    Il était en relations avec les grands tribuns de l'époque, Lamartine en tête à qui l'unissait, en plus de l'idéologie commune, la fraternité poétique que le grand poète des Méditations savait apprécier.
    Très populaire dans le deça des monts, jouissant dans le delà de précieuses amitiés personelles, comme celle du futur garde des Sceaux Abbatucci, il eut pu, avec tant d'autres, se mettre sur les rangs pour ces élections législatives qui virent, on le sait, la plus prodigieuse floraison de candidatures qui se soit jamais manifestée.
    Il se contenta de briguer le mandat de conseiller générale de son canton, celui de Pero-Casevecchie. Il y eut, comme concurrent, un jeune avocat, de Talasani comme lui et, comme lui, partisan plus ou moins, des idées nouvelles, mais à qui un meilleur esprit de suite permit de réaliser une toute autre carrière politique : Patrice de Corsi.
    Jusqu'alors, en régime censitaire, le canton de Pero n'avait pas eu de Conseiller générale particulier, annexé qu'il était aux deux cantons voisins de San Nicolao et de Cervione, tous les trois representés à l'Assemblée départementale par un magistrat en vue de Cervione, M. de Poli.
    Borghetti triompha sans peine de son compétiteur et sa fierté n'était pas petite, plus tard, de pouvoir se dire le premier élu au suffrage universel de l'ancienne pieve de Tavagna.
    Les événements tournèrent. Peu fait pour les petites compromissions électorales Borghetti ne revint pas devant ses commettants d'un jour. Il y fut remplacé par un de ses amis, M. Octavien Renucci juge de paix du canton, neveu de l'historien, qui s'y maintint jusqu'à la fin du Second Empire. Après celui-ci, M. de Corsi dont le républicanisme s'était affirmé par l'affaire de la Marianna, prit la suite, trouvant là sa revanche de l'échec de 1848 comme de ses autres tentatives ultérieures restées infructueuses.
    Ne quittons pas cette élection sans rapporter un fait qui montre combien, chez Borghetti, le poète dominait en toute circonstance.
    Il est d'usage, après une victoire de ce genre, que les amis de l'élu lui apportent, de chaque commune, un « mai » qu'ils élèvent autour de sa demeure familiale. Cette tradition devait d'autant plus être observée en 1848 que c'était, on s'en souvient, l'époque de ce que l'on appelait les arbres de la liberté. Innovant avec le passé, Borghetti voulut que ces « mais » se dressâssent non autour de sa maison de Talasani, mais du couvent de Pero, alors déjà à l'état de ruine pour avoir été incendié en 1800 à la suite de la révolte dite de la Crocetta, ou soit Froncesada. Ces vieux murs n'avaient ils pas été auparavant les témoins de mémorables épisodes de nos guerres pour l'indépendance? Nous tenons ces détails de quelqu'un qui, né en 1837, et donc agé de onze ans, dut, à l'exigence de ses amis, de faire le trajet de son village au chef lieu du canton à califourchon sur le « mai » de sa commune où sa famille, parentée de Borghetti, avait contribué de tout son pouvoir au succès de celui-ci.
    De mémoire de vieillard, disait il, jamais explosion de joie populaire ne fut comparable à celle qui s'offrit, en cette occasion, à ses yeux d'enfant.
    Non seulement Borghetti ne sut pas faire métier de la politique mais il refusa superbement de demander aux puissants du jour, ses amis, les compensations d'ordre administratif, qu'il en aurait obtenu sans difficulté.
    On cite de lui ce mot, en réponse à quelqu'un qui lui conseillait de se faire nommer sous-préfet :
    « Sotto prefetto, giuraddio : io che li fo ! »
    La vieillesse venant, et l'adversité, il fut obligé, comme le rappelle l'épigramme que rapporte « Le Petit Bastiais » d'accepter la place, si modeste pour lui, de médecin de la santé publique, à Bastia. Encore fallut-il qu'elle lui fut imposée, faute de mieux, par un homme politique qui le vénérait et qui lui devait beaucoup, ne fut-ce que pour l'avoir poussé, par ses objurgations de vieux républicaine, à se rallier l'un des premiers au régime sorti de la guerre de 70, Pierre Paul de Casabianca, pour ne pas le nommer.
    Borghetti ne cessa, tout le long du dix neuvième siècle, de militer dans la presse corse où son journal, la « Solidarité » était des plus suivis, pour ses amitiés, pour ses idées surtout.
    Mais il avait pris part, comme poète, à des campagnes plus hautes, celles entre autres qui se livraient en Italie autour de Garibaldi dont il était l'ami et pour lequel il composa - sa poésie s'exprimant de préférence en langue italienne - cet hymne d'une si belle envolée, longtemps en honneur dans la péninsula :
    « Camisgia rossa Garibaldina »
    « Le Petit Bastiais » doit être loué pour avoir ravivé, par son recent article, le souvenir de cet esprit élevé, de cet incorrigible chevalier de l'idéal, que les habiles de son temps traitaient volontiers entre eux, de chimérique.
    Il nous a plu, en ce peu de lignes, d'ajouter quelques touches forcément insuffisantes, au portrait qui en a été tracé.